Saint-Ghislain : le sol d’une ancienne station-service devient le terreau d’une plantation énergétique

Portrait

En décembre dernier, nous avons dressé le portrait d’un projet belge pionnier en matière de phytomanagement[1], celui de « l'Ile aux Corsaires d’Angleur ». Ce mois-ci, nous vous emmenons en province de Hainaut, à Saint-Ghislain, sur un site de la filiale ProxiFuel, actuel centre de stockage local de pellets. Ce site est tout à fait singulier : il est l’un des seuls anciens dépôts de charbon et produits pétroliers qui a eu recours à la phytoremédiation[2] en Wallonie et qui – aujourd’hui – valorise les bioénergies.

Explications avec Pascal Hillewaert, responsable multi-énergies et efficacité énergétique chez TOTAL Belgium.

L’origine de la démarche

Le sol du site ProxiFuel de Saint-Ghislain a subi une lourde pollution tout au long de son existence, avant qu’il ne soit racheté par TOTAL Belgium. Autrefois ancien dépôt de trams, puis dépôt de charbon et de produits pétroliers, et ensuite station-service, il devient finalement un siège commercial de TOTAL, abritant aujourd’hui des activités de bureau, un centre logistique de distribution et de stockage local de pellets[3].

Rappelons que l’activité de production de pellets résidentiels a été développée il y a quelques années pour répondre à l’ambition de TOTAL d’accompagner la transition énergétique et de recentrer le core business de l’entreprise sur la production d’énergie et services énergétiques.

A l’époque, l’entreprise décide d’entreprendre un vaste plan d’assainissement et de revalorisation du site par la plantation de biomasse.

« Ce plan d’assainissement et de revalorisation est tout à fait cohérent avec la philosophie de l’entreprise qui souhaite tendre vers une diversification de ses activités et vers plus d’énergies renouvelables. Il répond ainsi à la signature du groupe ‘Committed To Better Energy’. Il était donc tout naturel de se tourner vers la plantation de bioénergies (ndlr : miscanthus), pouvant être consommé en chaudière, » explique Pascal Hillewaert.

Un assainissement « on site » avant réaménagement

Pour dépolluer un site, de nombreuses technologies physico-chimiques existent. Sur ce site de Saint-Ghislain, la dépollution s’est faite « on site », à l’endroit où ont été démantelées les anciennes installations de stockage d’hydrocarbures. Ci-dessous, quelques étapes-clés :

  1. Identification de la pollution et des nappes phréatiques.
  2. Excavation de la totalité des terres polluées et centralisation de ces terres sur une partie du site. 
  3. Application du « landfarming planté » (détails ci-dessous).
  4. Suivi du processus d’assainissement par analyses chimiques régulières du sol.

L’avantage des traitements « on site » ou en circuit fermé,  c’est qu’on évite le volet transport et logistique de terres excavées. Les rejets de CO2 sont donc limités. De même que les nuisances et l’ajout sur site d’un sol étranger (préservation des ressources naturelles présentes). Par ailleurs, par rapport à une technique classique, cela a permis de réduire le coût du projet d’environ 40 à 50 %.

Un assainissement amplifié, couplant landfarming et rhizodégradation

Dès 2012 a donc débuté l’assainissement du terrain par l’application d’une technique appelée « landfarming planté ». Il s’agit d’une stimulation accrue de la biodégradation des contaminants organiques par une préparation du sol adéquate (aération) couplée à l’implantation d’une végétation.  En effet, l’installation du système racinaire permet l’infiltration des eaux et l’aération du sol, mais aussi le développement d’un écosystème racinaire (ou rhizosphère). C’est-à-dire des enzymes de dégradation, bactéries, champignons symbiotiques… qui favorisent la biodégradation des polluants. On appelle cette technique la « rhizodégradation ».

Le mélange végétal sélectionné pour permettre le meilleur potentiel de rhizodégradation était constitué de 85 % de graminées et 15 % de fleurs.

Le processus de dépollution s’est finalement achevé fin 2014 et la Direction de l'Assainissement des Sols (DAS) a donné son feu vert pour le réaménagement du site et le début du projet « Miscanthus » sur cette parcelle de 45 ares.

Notons que ce projet constitue la première démarche de phytoremédiation réalisée par TOTAL qui est documentée et gérée de manière scientifique avec l’appui de chercheurs de l’Université Catholique de Louvain (UCL).

La plantation de miscanthus à usage énergétique

Si le miscanthus a été choisi après la démarche d’assainissement, ce n’est pas un hasard : « une fois planté, le miscanthus nécessite peu de maintenance, son coût est moindre (ndlr : 3.000 à 4.000 €/ha planté) et, visuellement, cette plante est intéressante pour embellir le paysage industriel du site, » explique Pascal Hillewaert.

Au vu des antécédents du sol et malgré les quelques ravages externes (notamment causés par les lapins), Pascal Hillewaert constate que le bilan de la plantation est prometteur.

En 2017, la première récolte de miscanthus sur ce site sensible a généré 10 m3 de matières (516 litres équivalent mazout). Cette quantité de miscanthus, récoltée trois ans après la plantation, n’était pas optimale mais il s’agit du premier cycle de production.

« Pour une surface de culture de 45 ares, nous pourrions obtenir l’équivalent mazout de 3.150 litres avec un bon rendement final pour la culture, » précise Pascal Hillewaert.

Actuellement, la totalité de la biomasse plantée sert de combustible à la chaudière d’Olivier Ghesquière, agriculteur vivant à Boussu, à 3 km de là. L’année dernière, grâce à une première récolte, ce particulier a pu alimenter sa chaudière avec les 10 m3 de miscanthus du site de Saint-Ghislain et 240 m3 de miscanthus provenant d’une plantation d’un hectare située à Herchies (Jurbise).

«  Le miscanthus a une densité variant de 110 à 140 kg/m³, fonction de sa granulométrie. Son pci (ndlr : pouvoir calorifique inférieur) est de 4,3 kWh/kg, donc une tonne de miscanthus équivaut à 4.300 kWh, soit 430 litres équivalent mazout, » indique Olivier Ghesquière.

A terme, le miscanthus de Saint-Ghislain servira à chauffer les bureaux du site, au moyen d’une chaudière mixte biomasse/pellet. En cas d’hiver rigoureux, l’appoint en énergie – nécessaire à la chaudière – pourra facilement se faire par des pellets de bois stockés sur place.

Un projet réplicable ailleurs

Pour mener à bien ce projet, un investissement conséquent en temps et en argent a été nécessaire, rappelle Pascal Hillewaert. Malgré cet investissement important, il constate que cela valait le coup. « Nous en avons tiré des enseignements positifs en interne. Lorsqu’il faut assainir un site, la phytoremédiation fait dorénavant partie des solutions envisagées par l’entreprise,» conclut Pascal Hillewaert.

Ce projet démontre qu’il est possible de transformer un site historiquement sensible en un site propre, avec une réelle plus-value. En cela, il constitue une démarche exemplative, susceptible d’être répliquée ailleurs.

Contacts

  • Aricia Evlard, chef de projet phytomanagement chez ValBiom ;
  • Pascal Hillewaert, responsable multi-énergies et efficacité énergétique chez TOTAL Belgium (membre ValBiom) : pascal.hillewaert@total.com
  • Olivier Ghesquière, utilisateur de miscanhtus et employé chez Ardea (membre ValBiom) ;
  • Jean-Yves Dumont, manager Dépôts Wandre-Wierde-Marbehan chez TOTAL ;
  • Thomas Lambrechts, ancien doctorant à l’UCL, qui a mis en œuvre le projet de phytoremédiation.
Portraits d’initiatives en Wallonie

Cet article répond à notre volonté d’informer le public, d’inspirer de futurs porteurs de projet et de susciter la curiosité. Concrètement, l’ensemble des portraits réalisés sur cette thématique se focaliseront tous sur un site marginal d’usage ayant bénéficié de la mise en œuvre d’une plantation (ou application in situ du phytomanagement).

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ValBiom, animateur central pour le phytomanagement en Wallonie

Depuis 2015, ValBiom se positionne comme animateur central pour le phytomanagement des sites marginaux d’usage en Wallonie : notamment, en répondant à des sollicitations de propriétaires, en soutenant les scientifiques actifs dans le domaine, mais aussi en faisant un lien vers les pôles utilisateurs de biomasse et prestataires de services. Aujourd’hui, ValBiom franchit une nouvelle étape : l’asbl souhaite partager ses connaissances en la matière avec le public et, via ces portraits d’initiatives, lui donner l’envie de s’informer sur la thématique et, qui sait, devenir lui aussi « porteur de projet ».


[1] Le phytomanagement est une pratique qui vise la production d’espèces végétales sur des sites marginaux d’usage en vue de créer des produits/matériaux innovants, des bioénergies et/ou agir sur la pollution en place (phytoremédiation).

[2] La phytoremédiation fait référence à l’usage de phytotechnologies appliquées pour gérer les sites pollués. Ces phytotechnologies regroupent un ensemble de techniques qui utilisent in situ des espèces végétales pour contenir, extraire ou dégrader des polluants inorganiques ou organiques du sol.

[3] Les « pellets TOTAL »  sont issus de la valorisation des déchets d’une scierie locale située à Vielsalm, active dans la fabrication de bois d’œuvre, du bois provenant de forêts certifiées. 

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